Hiérarchisation des douleurs • « Il y a pire ailleurs »

Temps de lecture : 5 minutes Aujourd’hui, on parle validisme, handicap, douleur, sororité et grossesse. Positiver en pensant aux personnes qui vivent « PIRE », c’est OK ou pas?

Aujourd’hui je publie ce texte, initialement posté en commentaire d’une publication sur We Moms. C’est un réseau social de parentalité/maternité. J’ai été inspirée et ce sujet me titille depuis environ deux ans. Depuis que je suis handicapée.

Le post original de cette femme se voulait encourageant, pour redonner la pêche aux personnes enceintes qui galèrent et qui dépriment. Des posts comme ça, ça fait du bien au moral, surtout quand on voit beaucoup de posts parler de sujets qui peuvent rendre triste. S’encourager, se redonner le sourire, c’est essentiel ! Et la grossesse est loin d’être une partie de plaisir du début à la fin.

Il y a juste deux choses sur lesquelles j’ai tiqué dans ce post. Bien sûr, je ne juge pas la personne en question ou le message global. Le fond se voulait sympa, la forme m’a semblé plutôt problématique. Le post disait entre autres:.

  • qu’il faut se ressaisir et ne pas déprimer,
  • qu’il faut surtout garder en tête qu’on devrait s’estimer heureuses parce qu’il y a toujours pire ailleurs.

Je ne suis pas forcément d’accord avec ce genre de propos.

Minimisation des souffrances

Je trouve que la grossesse n’a pas grand chose d’agréable. Oui on peut se plaindre. Oui on peut déprimer. Mais on ne va pas non plus ne pas s’écouter et s’auto censurer sous prétexte que certaines personnes ne peuvent pas tomber enceintes.

Oui c’est une chance. Je ne dis pas le contraire. Mais être enceinte, c’est clairement chiant.

J’ai galéré deux ans avant de pouvoir tomber enceinte. Jamais je ne me suis sentie vexée si je voyais une femme se plaindre de sa grossesse parce qu’il faut être réaliste : on peut très bien vouloir des enfants, mais détester être enceinte. Je fais partie de cette catégorie de personnes. Je suis aussi plutôt du genre à me réjouir que les autres arrivent à réaliser leurs rêves, même si ces rêves me sont difficilement accessibles. Oui, j’ai déjà eu la boule à la gorge en apprenant qu’une connaissance allait avoir un bébé. Mais cette boule dans la gorge, elle était là parce que je souffrais de ne pas y arriver. Malgré ça, j’étais contente pour elle.

Je pense qu’il faut s’écouter et ne pas négliger ses sentiments. C’est légitime de déprimer. C’est une période stressante et difficile autant psychologiquement que physiquement. À minimiser nos douleurs, on les accumule jusqu’au jour où on craque.

« Positive meuf, il y a pire ailleurs! »

Je n’aime pas ce principe de « ne pas se plaindre parce qu’il y a pire que nous ». La douleur et la souffrance ne se hiérarchisent pas, et aucune d’entre elles ne sont à négliger. Parce que sinon, cela veut dire que oui je peux quand même me plaindre, mais pas d’être malheureuse parce que j’ai une tumeur dans la moelle épinière. Je devrais m’estimer heureuse de ne pas être tétraplégique suite à mon opération? Je ne suis pas d’accord.

Le « pire » est subjectif.

Oui il ne faut pas se laisser abattre et persévérer. Mais il ne faut pas mettre sous silence nos douleurs et « positiver » parce qu’il y a pire.

Concernant « le pire », je m’en suis rendue compte quand je suis devenue « le pire » des personnes valides. Ce que je veux dire, c’est que imaginons une personne qui a un début de grossesse difficile à cause des nausées par exemple. On sait toutes que vomir toute la journée sans pouvoir rien avaler et maigrir à vue d’œil, c’est l’enfer. Elle n’aurait donc pas le droit de craquer et de déprimer parce qu’en face, il y a moi, enceinte et handicapée avec ma tumeur et ma morphine qui peut potentiellement tuer mon bébé?

Non. Une personne qui galère avec ses nausées à le droit de se plaindre de ses nausées. Elle n’est pas moins légitime face aux personnes qui ont des grossesses pathologiques. Nous ne sommes pas tous•tes égaux•ales face à la douleur.

Je trouve ça très validiste, de « positiver » pour la raison qu’il y a « pire » ailleurs. Parce que le pire, je suis en plein dedans. J’ai LA grossesse que personne ne voudrait.

Et si je raisonnais comme cette personne, je ne devrais pas non plus déprimer parce que j’ai la chance de ne pas être alitée H24 à cause de contractions, que certaines font des fausses couches à ce stade… Non. Juste non. Les autres et leurs souffrances ne sont pas des leçons de vie. Clairement, je trouverais insupportable qu’une personne positive sur mon cas parce qu’elle pourrait être à ma place. Niveau empathie, on est sur un bon hypocrisie/20.

Vous n’êtes pas seul•es

Donc à nous qui attendons un bébé, courage à tous•tes. Celles•eux qui ont des grossesses très éprouvantes, et celles•eux qui ont des grossesses de rêve. Même si on ne souffre pas pareil, on est dans le même bateau, on va toutes passer par plus ou moins les mêmes épreuves. On a tous•tes le droit de déprimer et de craquer à certains moments. C’est légitime.

Soyons là les un•e•s pour les autres pour nous tirer toutes vers le haut, au lieu de persévérer avec une fausse empathie pour les personnes plus mal que vous. La sororité est bien mieux que le validisme!

Je pense que la personne qui a écrit le post ne pensait pas à mal dans son message. Je ne la juge pas, je ne suis juste pas d’accord avec la forme. Avant de connaître le handicap, je pensais comme elle. Et entre temps, j’ai malheureusement pu passer de l’autre côté. Ce post n’a pas pour but de « raconter ma vie » ou de balancer ma frustration ou je ne sais quelle bêtise que les personnes qui ont tendance à être dans le jugement diraient. Je cite mon exemple pour expliquer pourquoi je ne suis pas d’accord. ‘

Soutien sorore à tous•tes, on va tout surmonter ensemble et tout gérer !

Si vous souffrez, vous pouvez être aidé•e•s. Ne minimisez pas vos souffrances, qu’elles soient physiques ou psychologiques. Et gardez toujours en tête que vous êtes sûrement « le pire » d’une autre personne qui essaye de positiver en se disant « heureusement que je suis pas comme iel ». Se retrouver dans la situation « du pire », c’est très douloureux. Positiver en pensant à la voisine qui a des difficultés que tu trouves insurmontables, c’est super irrespectueux pour elle qui fait ce qu’elle peut et qui n’a pas le choix. Ne faites pas aux autres ce que vous ne voudriez pas que l’on vous fasse!

Qu’est-ce que le validisme?

Je vais te proposer une définition très simple. Cependant, tu peux aussi chercher de ton côté pour approfondir ta connaissance sur le sujet.

Le mot validisme se compose comme les mots sexisme ou racisme par exemple. Il désigne une discrimination à l’égard d’un groupe de personnes en raison de leur différence par un groupe d’oppresseurs. Par exemple, pour les personnes non blanches, on parlera de racisme. Pour les femmes, on parlera de sexisme. Dans le cas du validisme, la discrimination porte sur le handicap.


Je discuterai volontiers avec chacun•e d’entre vous en commentaire.

Cependant, je ne tolérerai aucun:

  • commentaire désobligeant,
  • commentaire dans le jugement,
  • insulte envers qui que ce soit,
  • commentaire discriminant,
  • commentaire agressif.

Ça sera un blocage direct, je ne veux rien savoir.

Échangeons en adultes, dans le respect. On peut être d’accord ou ne pas être d’accord. Mais une discussion intelligente est une discussion entre personnes qui acceptent que les autres puissent penser différemment, et qui acceptent leurs raisons. Qui acceptent de se mettre à la place des autres pour essayer de les comprendre.

Si tu ne sais pas t’exprimer sans juger les autres, nous n’avons pas besoin de te lire ici. Je souhaite que l’espace commentaires de cette publication soit safe.

Je sais que le sujet est touchy parce qu’il parle de handicap, et que la majorité d’entre nous toutes ici n’est pas handicapée. Et donc pas forcément sensibilisée aux problématiques des personnes en situation de handicap. Quand on est valide, c’est très difficile parfois de se mettre à la place des personnes qui ne le sont pas. Cependant, je trouve que ces rappels sont nécessaires afin que les personnes valides puissent comprendre ce que l’on vit, ou réalisent que les choses ne sont pas forcément comme elles pourraient le penser pour les personnes qui n’ont pas leur chance.

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